TextUelle 6 : La septième fonction du langage

Publié le par marie philippe

Edito

Bonjour à toutes, bonjour à tous

 

Je ne sais pas pour vous, mais moi, dans la vie

ce que je préfère c'est les commencements.

 

Le premier jour des vacances, le premier jour de l'été, la première gorgée de bière...

 

Et particulièrement le commencement d'une relation

avec un autre être humain vu comme une mine de découvertes sensuelles ou philosophiques.

L'autre est une aventure perpétuelle, une aventure sans cesse recommencée.

Et pour faire connaissance, il n'y a pas mieux qu'une soirée.

Vous arrivez,

Vous vous êtes fait beau, dans la mesure du possible évidemment, mais c'est la beauté intérieure qui compte comme chacun sait, donc vous êtes propre et vous avez choisi une tenue dont vous estimez qu'elle vous met en valeur, au moins vous le croyez.

Donc vous êtes à l'aise, plutôt content de vous,

vous avez un peu le trac...

Il y aura des gens que vous connaissez et des gens que vous ne connaissez pas,

Vous éprouvez un peu d'impatience, d'excitation,

Vous buvez le premier verre, qui rafraîchit et qui rassure,

vous vous pressez au buffet très vite sinon vous n'aurez rien à manger, vous goûtez le premier toast, c'est nouveau, ça cale... le goût est bizarre... un seul suffit.

Ensuite vous vous échauffez en allant saluer les personnes que vous connaissez et que vous avez envie de saluer,

les autres attendront,

parce que vous avez repéré une jolie personne là-bas, qui vous est inconnue, qui vous intrigue, vous avez le cœur qui bat, les jambes qui flageolent parce que vous osez aller la voir. Joie du commencement ! De plus près, vous n'êtes pas déçu, vous vous émerveillez de tant de perfections, vous avez déjà bâti plusieurs hypothèses passionnantes sur la vie de cette personne, ses centres d'intérêt et sa personnalité riche, intelligente, sensible, c'est un peu flou mais plaisant... Tant de perfections, vous dites-vous, ce n'est pas possible. Vous lui parlez... Elle vous répond et vous vous rendez compte que non, ce n'est pas possible, la perfection n'est pas de ce monde, moment de solitude, est-elle idiote, non, seulement... différente, et alors, ô vie merveilleuse et éternel recommencement, vous repartez vers une autre personne, vous visez en-dessous, la 2e catégorie qui se cache un peu dans le coin, seule comme vous, là vous vous dites qu'il n'y a pas d'illusion, rien de caché, ce n'est pas possible d'être déçu, et puis si, c'est possible, la voix est nasillarde, l'haleine épaisse, mais, ô vie merveilleuse et éternel recommencement, vous allez pouvoir vous transporter ailleurs encore... vers de nouvelles aventures, tel Ulysse aux mille ruses et puis finalement, tel Ulysse aux mille ruses, vous vous prenez à rêver de retourner, plein d'usage et raison, vivre entre vos parents le reste de votre âge

et là,

au coin de la cheminée

vous prenez un livre

C'est un roman intitulé la Septième fonction du langage, son auteur : Laurent Binet

 

Vous êtes à Paris en 1980

Roland Barthes, le célèbre intellectuel, vient d'être percuté par une voiture

on le croit mort accidentellement

mais non, en fait, pas du tout

c'est peut-être plutôt un assassinat

et le roman commence, vous accroche, vous attrape, vous entraîne

comme un nouvel ami

instantanément complice

séduisant, intelligent, qui sent bon

c'est le commencement d'une nouvelle aventure

d'une nouvelle vie,

pleine de rebondissements, de suspens, de rencontres et de rires.

 

Le texte de Binet

 

« Il y a des interprètes partout. Chacun parle sa langue même s'il connaît un peu la langue de l'autre. Les ruses de l'interprète ont un champ très ouvert et il n'oublie pas ses intérêts. »

Derrida

 

Première partie

Paris

1.

La vie n'est pas un roman. C'est du moins ce que vous voudriez croire. Roland Barthes remonte la rue de Bièvre. Le plus grand critique littéraire du XXe siècle a toutes les raisons d'être angoissé au dernier degré. Sa mère est morte, avec qui il entretenait des rapports très proustiens. Et son cours au collège de France, intitulé « La préparation du roman », s'est soldé par un échec qu'il peut difficilement se dissimuler : toute l'année, il aura parlé à ses étudiants de haïkus japonais, de photographie, de signifiants et de signifiés, de divertissements pascaliens, de garçons de café, de robes de chambre ou de places dans l'amphi – de tout sauf du roman. Et ça va faire trois ans que ça dure. Il sait forcément que le cours lui-même n'est qu'une manœuvre dilatoire pour repousser le moment de commencer une œuvre vraiment littéraire, c'est-à-dire qui rende justice à l'écrivain hypersensible qui sommeille en lui et qui, de l'avis de tous, a commencé à bourgeonner dans ses Fragments d'un discours amoureux, déjà la bible des moins de 25 ans. De Sainte Beuve à Proust, il est temps de muer et de prendre la place qui lui revient au panthéon des écrivains. Maman est morte : depuis le Degré zéro de l'écriture, la boucle est bouclée. L'heure est venue.

La politique, ouais, ouais, on verra ça. On ne peut pas dire qu'il soit très maoïste depuis son voyage en Chine. En même temps, ce n'est pas ce qu'on attend de lui.

Chateaubriand, La Rochefoucauld, Brecht, Racine, Robbe-Grillet, Maman. L'amour d'un garçon.

Je me demande q'il y avait déjà des « Vieux campeur » partout dans le quartier.

Dans un quart d'heure, il sera mort.

Je suis sûr que la bouffe était bonne, rue des Blancs-manteaux. J'imagine qu'on mange bien chez ces gens-là. Dans Mythologies, Roland Barthes décode les mythes contemporains érigés par la bourgeoisie à sa propre gloire et c'est avec ce livre qu'il est devenu vraiment célèbre ; en somme, d'une certaine manière, la bourgeoisie aura fait sa fortune. Mais c'était la petite bourgeoisie. Le grand bourgeois qui se met au service du peuple est un cas très particulier qui mérite analyse ; il faudra faire un article. Ce soir ? Pourquoi pas tout de suite ? Mais non, il doit d'abord trier ses diapos.

Roland Barthes presse le pas sans rien percevoir de son environnement extérieur, lui qui est pourtant un observateur-né, lui dont le métier consiste à observer et analyser, lui qui a passé sa vie entière à traquer tous les signes. Il ne voit véritablement ni les arbres ni les trottoirs ni les vitrines ni les voitures du boulevard Saint-Germain qu'il connaît par cœur. Il n'est plus au Japon. Il ne sent pas la morsure du froid. À peine entend-il les bruits de la rue. C'est un peu comme l'allégorie de la caverne à l'envers : le monde des idées dans lequel il s'est enfermé obscurcit sa perception du monde sensible. Autour de lui, il ne voit que des ombres.

Les raisons que je viens d'évoquer pour expliquer l'attitude soucieuse de Roland Barthes sont toutes attestées par l'Histoire, mais j'ai envie de vous raconter ce qui est vraiment arrivé. Ce jour-là, s'il a la tête ailleurs, ce n'est pas seulement à cause de sa mère morte ni de son incapacité à écrire un roman ni même de la désaffection croissante et, juge-t-il, irrémédiable, des garçons.

Je ne dis pas qu'il n'y pense pas, je n'ai aucun doute sur la qualité de ses névroses obsessionnelles. Mais aujourd'hui, il y a autre chose. Au regard absent de l'homme plongé dans ses pensées, le passant attentif saurait reconnaître cet état que Barthes croyait ne plus jamais éprouver : l'excitation. Il n'y a pas que sa mère ni les garçons ni son roman fantôme. Il y a la libido sciendi, la soif de savoir, et avec elle, réactivée, l'orgueilleuse perspective de révolutionner la connaissance humaine et, peut-être, de changer le monde. Barthes se sent-il comme Einstein en train de penser à sa théorie lorsqu'il traverse la rue des Ecoles ? Ce qui est certain, c'est qu'il n'est pas attentif. Il lui reste quelques dizaines de mètres pour arriver à son bureau quand il se fait percuter par une camionnette. Son corps produit le son mat, caractéristique, horrible, de la chair qui heurte la tôle, et va rouler sur la chaussée comme une poupée de chiffon. Les passants sursautent. En cet après-midi du 25 février 1980, ils ne peuvent pas savoir ce qui vient de se produire sous leurs yeux, et pour cause, puisque jusqu'à aujourd'hui, le monde l'ignore encore.

 

2.

 

La sémiologie est un truc étrange. C'est Ferdinand de Saussure, le fondateur de la linguistique, qui, le premier, en a eu l'intuition. Dans son cours de linguistique générale, il propose de « concevoir une science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale. » Rien que ça. Il ajoute, en guise de piste pour ceux qui voudront bien s'atteler à la tâche : « Elle formerait une partie de la psychologie sociale, et par conséquent de la psychologie générale ; nous la nommerons sémiologie (du grec semeion, « signe »). Elle nous apprendrait en quoi consiste les signes, quelles lois les régissent. Puisqu'elle n'existe pas encore, on on ne peut pas dire ce qu'elle sera ; mais elle a droit à l'existence. Sa place est déterminée d'avance. La linguistique n'est qu'une partie de cette science générale, les lois que découvrira la sémiologie seront applicables à la linguistique, et celle-ci se trouvera ainsi rattachée à un domaine bien défini dans l'ensemble des faits humains. »

J'aimerais que Fabrice Luchini nous relise ce passage, en appuyant sur les mots comme il sait si bien le faire, pour que le monde entier puisse en percevoir, sinon le sens, du moins la beauté. Cette intuition géniale, quasi incompréhensible pour ses contemporains (le cours a lieu en 1906), n'a rien perdu, un siècle plus tard, ni de sa puissance ni de son obscurité. De nombreux sémiologues ont depuis essayé de fournir des définitions à la fois plus claires et plus détaillées, mais ils se sont contredits les uns les autres (parfois sans s'en rendre compte eux-mêmes), ont tout embrouillé et n'ont finalement réussi qu'à allonger (et encore, à peine) la liste des systèmes de signes échappant à la langue : le code de la route, le code maritime international, les numéros d'autobus, les numéros de chambres d'hôtel, sont venus compléter les grades militaires, l'alphabet des sourds-muets...et c'est à peu près tout.

Un peu maigre au regard de l'ambition initiale.

Vu comme ça, la sémiologie, loin d'être une extension du domaine de la linguistique, semble se réduire à l'étude de protolangages grossiers, bien moins complexes et donc bien plus limités que n'importe quelle langue.

Mais en fait, non.

Ce n'est pas un hasard si Umberto Eco, le sage de Bologne, l'un des derniers sémiologues encore vivants, se réfère aussi souvent aux grandes inventions décisives dans l'histoire de l'humanité : la roue, la cuillère, le livre..., outils parfaits, selon lui, à l'efficacité indépassable. Tout laisse supposer, en effet, que la sémiologie est en réalité l'une des inventions capitales de l'histoire de l'humanité et l'un des plus puissants outils jamais forgés par l'homme, mais c'est comme le feu ou l'atome : au début, on ne sait pas toujours à quoi ça sert, ni comment s'en servir.

 

 

3.

En fait, il n'est pas mort un quart d'heure après. Roland Barthes gît dans le caniveau, inerte, mais un sifflement rauque s'échappe de son corps et tandis que son esprit s'enfonce dans l'inconscience, probablement traversé de haïkus tourbillonnants, d'alexandrins raciniens et d'aphorismes pascaliens, il entend – c'est peut-être la dernière chose qu'il entendra, se dit-il (se dit-il sûrement) – les cris d'un homme affolé : « Il s'est jeté sous mes rrroues ! Il s'est jeté sous mes rrroues ! » D'où vient cet accent ? Autour de lui, les passants, remis de leur stupeur, se sont attroupés et, penchés sur son futur cadavre, discutent, analysent, évaluent :

« Il faut appeler les secours !

  • Pas la peine, il a son compte.

  • Il s'est jeté sous mes rrroues, vous êtes témoins !

  • Il a l'air salement amoché.

  • Le pauvre homme...

  • Il faut trouver une cabine téléphonique. Qui a des pièces ?

  • Je n'ai même pas eu le temps de frrreiner !

  • Ne le touchez pas, il faut attendre les secours.

  • Écartez-vous ! Je suis médecin.

  • Ne le retournez pas !

  • Je suis médecin. Il vit encore.

  • Il faut prévenir sa famille.

  • Le pauvre homme...

  • Je le connais !

  • C'est un suicide ?

  • Il faudrait connaître son groupe sanguin.

  • C'est un client. Tous les matins, il vient chez moi boire un canon.

  • Il ne viendra plus.

  • Il est ivre ?

  • Il sent l'alcool.

  • Un petit blanc au comptoir, tous les matins, depuis des années.

  • Ça nous dit pas son groupe sanguin...

  • Il a trrraversssé sans rrregarrrder !

  • Le conducteur doit rester maître de son véhicule en toute circonstance, c'est la loi, ici.

  • Ça ira, mon vieux, si vous avez une bonne assurance.

  • Mais ça va lui faire un gros malus.

  • Ne le touchez pas !

  • Je suis médecin !

  • Moi aussi.

  • Alors occupez-vous de lui, je vais chercher les secours.

  • Je dois livrrrer ma marrrchandise... »

La majorité des langues dans le monde emploient le r apico-alvéolaire, qu'on appelle r roulé, à l'inverse du français qui a adopté le R dorso-vélaire depuis environ trois cents ans. Ni l'allemand ni l'anglais ne roulent les r. Ce n'est pas de l'italien ni de l'espagnol. Du portugais peut-être ? C'est un peu guttural en effet, mais le phrasé de l'homme n'est pas assez nasal ni assez chantant, en fait, il est même assez monocorde, au point qu'on y distingue mal les inflexions de la panique.

On dirait du russe.

 

4.

Comment la sémiologie qui, née de la linguistique, a failli n'est qu'un avorton destiné à l'étude des langages les plus pauvres et les plus limités, a-t-elle pu se transformer in extremis en bombe à neutrons ?

Par une opération à laquelle Barthes n'est pas étranger.

Au début, la sémiologie se vouait à l'étude des systèmes de communication non linguistiques. Saussure en personne dit à ses étudiants : « La langue est un système de signes exprimant des idées, et par là, comparable à l'écriture, à l'alphabet des sourds-muets, aux rites symboliques, aux formes de politesse, aux signaux militaires, etc. Elle est seulement le plus important de ces systèmes. » C'est vrai, et de loin, mais seulement à condition de limiter la définition des systèmes de signes à ceux qui ont vocation à communiquer explicitement et intentionnellement. Buyssens définit la sémiologie comme « l'etude des procédés de communication, c'est-à-dire des moyens utilisés pour influencer autrui et reconnus comme tels par celui qu'on veut influencer ».

Le coup de génie de Barthes est de ne pas se contenter des systèmes de communication mais d'élargir son champ d'étude aux systèmes de signification. Quand on a goûté à la langue, on s'ennuie assez vite avec toute autre forme de langage : étudier la signalisation routière ou les codes militaires est à peu près aussi passionnant pour un linguiste que de jouer au tarot ou au rami pour un jouer d'échec ou de poker. Comme pourrait dire Umberto Eco : pour communiquer, la langue, c'est parfait, on ne peut pas mieux faire. Et cependant la langue ne dit pas tout. Le corps parle, les objets parlent, l'Histoire parle, les destins individuels ou collectifs parlent, la vie et la mort nous parlent sans arrêt de mille façons différentes. L'homme est une machine à interpréter et, pour peu qu'il ait un peu d'imagination, il voit des signes partout : dans la couleur du manteau de sa femme, dans la rayure de la portière de sa voiture, dans les habitudes alimentaires de ses voisins de palier, dans les chiffres mensuels du chômage en France, dans le goût de banane du beaujolais nouveau (c'est toujours soit banane, soit, plus rarement, framboise. Pourquoi ?

Personne ne le sait mais il y a forcément une explication et elle est sémiologique), dans la démarche fière et cambrée de la femme noire qui arpente les couloirs du métro devant lui, dans l'habitude qu'a son collègue de bureau de ne pas boutonner les deux derniers boutons de sa chemise, dans le rituel de ce footballeur pour célébrer un but, dans la façon de crier de sa partenaire pour signaler un orgasme, dans le design de ces meubles scandinaves, dans le logo du sponsor principal de ce tournoi de tennis, dans la musique du générique de ce film, dans l'architecture, dans la peinture, dans la cuisine, dans la mode, dans la pub, dans la décoration d'intérieur, dans la représentation occidentale de la femme et de l'homme, de l'amour et de la mort, du ciel et de la terre, etc. Avec Barthes, les signes n'ont plus besoin d'être des signaux : ils sont devenus des indices. Mutation décisive. Ils sont partout. Désormais, la sémiologie est prête à conquérir le vaste monde.

 

5.

 

Le commissaire Bayard se présente au service des urgences de la Pitié-Salpétrière où on lui indique le numéro de la chambre de Roland Barthes. Les éléments du dossier dont il dispose sont les suivants : un homme, soixante-quatre ans, renversé par une camionnette de blanchisserie, rue des Ecoles, lundi après-midi, en traversant un passage clouté. Le conducteur de la camionnette, un certain Yvan Delahov, de nationalité bulgare, était légèrement alcoolisé, sans être en infraction : 0,6 g, en dessous des 0,8 autorisés. Il a reconnu qu'il était en retard pour livrer ses chemises. Il a toutefois déclaré que sa vitesse n'excédait pas les 60 km/h. L'homme accidenté était inconscient et n'avait aucun papier sur lui lorsque les secours sont arrivés, mais il a été identifié par l'un de ses collègues, un certain Michel Foucault, professeur au Collège de France et écrivain.

Jusque là, rien dans le dossier ne justifie qu'on dépêche un enquêteur, et encore moins un commissaire des Renseignements généraux.

La présence de Jacques Bayard ne s'explique en réalité que par un détail : lorsque Roland Barthes s'est fait renverser, le 25 février 1980, il sortait d'un déjeuner avec François Mitterrand, rue des Blancs-Manteaux.

Il n'y a pas de lien, a priori, entre le déjeuner et l'accident, ni entre le candidat socialiste à l'élection présidentielle qui doit avoir lieu l'an prochain et le chauffeur bulgare employé par une société de blanchisserie, mais il est dans la nature même des Renseignements généraux de se renseigner sur tout, et spécialement, en ces temps de pré-campage électorale, sur François Mitterrand. Michel Rocard, pourtant, est beaucoup plus populaire dans l'opinion (sondage Sofres, janvier 1980 : « Quel est le meilleur candidat socialiste ? » Mitterrand 20%, Rocard 55), mais sans doute estime-t-on en haut lieu qu'il n'osera pas franchir le Rubicon : les socialistes sont des légitimistes et Mitterrand s'est fait réélire à la tête du Parti. Il y a six ans, déjà, il avait atteint 49,19 % des voix contre 50,81 % à Giscard, soit le plus petit écart enregistré à une élection présidentielle depuis l'instauration du suffrage universel direct. On ne peut pas écarter le risque que, pour la première fois dans l'histoire de la Ve République, un président de gauche soit élu, c'est pourquoi les RG ont dépêché un enquêteur. La mission de Jacques Bayard, a priori, consiste à vérifier si Barthes a trop bu chez Mitterrand, ou si, par hasard, il n'aurait pas participé à une orgie sadomaso avec des chiens. Peu de scandales ont affecté le dirigeant socialiste ces dernières années, on dirait qu'il se tient à carreau. Oublié, le faux enlèvement dans les jardins de l'Observatoire. Tabous, sa francisque et son passage à Vichy. Il faudrait du frais. Jacques Bayard est officiellement chargé de vérifier les circonstances de l'accident, mais il n'a pas besoin qu'on lui explique ce qu'on attend de lui : voir s'il n'y aurait pas moyen de porter atteinte à la crédibilité du candidat socialiste en fouillant et, le cas échéant, en salissant.

 

Quand Jacques Bayard arrive devant la chambre, il découvre une queue de plusieurs mètres dans le couloir. Tous attendent pour rendre visite à l'accidenté. Il y a des vieux bien habillés, des jeunes mal habillés, des vieux mal habillés, des jeunes bien habillés, des styles très variés, des cheveux longs et des cheveux courts, des individus de type maghrébin, plus d'hommes que de femmes. En attendant leur tour, ils discutent entre eux, parlent fort, s'engueulent ou lisent un livre, fument une cigarette. Bayard, qui n'a pas encore bien pris la mesure de la célébrité de Barthes, doit vraisemblablement se demander ce que c'est que ce bordel. Usant de ses prérogatives, il passe devant la queue, dit « Police » et entre dans la chambre.

Jacques Bayard note immédiatement : le lit étonnamment haut, le tube enfoncé dans la gorge, les hématomes sur le visage, le regard triste. Il y a quatre autres personnes dans la pièce : le petit frère, l'éditeur, le disciple et une sorte de jeune prince arabe, très chic. Le prince arabe, c'est Youssef, un ami commun du maître et du disciple, Jean-Louis, celui que le maître considère comme le plus brillant de ses étudiants, celui en tout cas pour lequel il a le plus d'affection. Jean-Louis et Youssef partagent le même appartement dans le XIIIe arrondissement, où ils organisent des soirées qui égaient la vie de Barthes. Il y rencontre un tas de monde, des étudiants, des actrices, des personnalités diverses, souvent André Téchiné, parfois Isabelle Adjani, et toujours une foule de jeunes intellos. Pour l'instant, ces détails n'intéressent pas le commissaire Bayard qui n'est là que pour reconstituer les circonstances de l'accident. Barthes avait repris conscience à son arrivée à l'hôpital. À ses proches accourus, il disait : « Quelle bêtise ! Quelle bêtise ! » Malgré de multiples contusions et quelques côtes cassées, son état n'inspirait pas trop d'inquiétude. Mais Barthes a, comme dit son petit frère, un « talon d'Achille : les poumons ». Il a contracté la tuberculose dans sa jeunesse et c'est un gros fumeur de cigares. Il en résulte une faiblesse respiratoire chronique qui, cette nuit-là, le rattrape : il s'étouffe, on doit l'intuber. Lorsque Bayard arrive, Barthes est réveillé mais il ne peut plus parler.

Bayard s'adresse doucement à Barthes. Il va lui poser quelques questions, il lui suffira de faire signe de la tête pour répondre par oui ou par non. Barthes regrde le commissaire de ses yeux de cocker triste. Il hoche faiblement la tête.

« Vous vous rendiez sur votre lieu de travail lorsque le véhicule vous a percuté, c'est bien ça ? » Barthes fait oui. « Est-ce que le véhicule roulait à vive allure ? » Barthes penche la tête d'un côté puis de l'autre, lentement, et Bayard comprend qu'il veut dire qu'il n'en sait rien. « Vous étiez distrait ? » Oui. « Votre inattention était-elle liée à votre déjeuner ? » Non. « A votre cours à préparer ? » Un temps. Oui. « Vous avez rencontré François Mitterrand à ce déjeuner ? » Oui. « Est-ce qu'il s'est passé quelque chose de spécial ou d'inhabituel pendant ce déjeuner ? » Un temps. Non. « Aviez-vous bu de l'alcool ? » Oui. « Beaucoup ? » Non. « Un verre ? » Oui. « Deux verres ? » Oui. « Trois verres ? Oui. « Quatre verres ? » Non. « Aviez-vous vos papiers avec vous lorsque l'accident a eu lieu ? » Oui. Un temps. « Vous êtes sûr ? » Oui. « Vous n'aviez pas de papiers sur vous lorsqu'on vous a trouvé. Est-il possible que vous les ayez oubliés, chez vous ou ailleurs ? » Un temps plus long. Le regard de Barthes semble soudain se charger d'une intensité nouvelle. Il fait non de la tête. « Vous souvenez-vous si quelqu'un vous a manipulé pendant que vous étiez à terre, avant l'arrivée des secours ? » Barthes semble ne pas comprendre ou ne pas écouter la question. Il fait non. « Non, vous ne vous souvenez pas ? » Encore un temps, mais cette fois, Bayrd croit identifier l'expression du visage : c'est de l'incrédulité. Barthes fait non. « Y avait-il de l'argent dans votre portefeuille ? » Les yeux de Barthes fixent son interlocuteur. « Monsieur Barthes, vous m'entendez ? Aviez-vous quelque chose de valeur avec vous ? » Pas de réponse. La fixité du regard est telle que, n'était le feu étrange au fond de l'oeil, on pourrait croire que Barthes est mort. « Monsieur Barthes ? Possédiez-vous quelque chose de valeur sur vous ? Pensez-vous qu'on aurait pu vous dérober quelque chose ? » Le silence qui règne dans la pièce est rompu seulement par le souffle rauque de Barthes qui passe dans le tube du respirateur. De longues secondes s'écoulent encore. Lentement, Barthes fait non, puis il détourne la tête.

 

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